2 décembre 2005
Les adhérents d’Agir Vite font le constat de leur communion unanime avec l’analyse développée par Jean-Paul BESSET dans POLITIS n° 874 du 3 novembre 2005, pages 16 et 17.
Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité de ce que nous considérons être un texte-phare, avec l’aimable autorisation de POLITIS.
(La mise en page, les caractères gras en couleurs, les surlignés, et les grisés sont de notre fait)
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« Pour une social-écologie »,
un entretien avec Jean-Paul Besset
(recueilli par Marie-Édith Alouf, publié dans POLITIS n° 874, du
3 novembtre 2005)
Jean-Paul Besset a été a été rédacteur en
chef de « Politis » puis au « Monde ».
Il publie « Comment ne plus être progressiste ? sans
devenir réactionnaire »,
où il remet en cause le mythe du progrès,
responsable de la destruction de la planète.
Pour lui, le seul remède consiste en un
changement radical de nos comportements.
Vous dites que nous pratiquons un
« écocide ». Que signifie ce terme ?
C’est la destruction du vivant. C’est plus que l’environnement, qui est une notion anthropocentrique. Ce qui est en jeu, aujourd’hui, ce n’est pas seulement la destruction de « ce qui environne l’homme », c’est la destruction de l’homme dans son système de vie, dans son milieu de vie.
Nous vivons un tournant, un changement d’histoire à
l’échelle géologique.
L’évolution de la Terre, des grands équilibres, est en train de se bouleverser à une vitesse accélérée comme jamais, à cause de l’irruption de l’espèce humaine en tant que moteur de cette évolution. Par toute une série de dérives, cette espèce humaine a mis en place une machine infernale qui menace son propre camp, sa propre espérance de vie. La destruction des fondamentaux de l’espèce (les hommes en tant qu’êtres vivants) entraîne en même temps une destruction de l’humain (en tant que catégorie sociale).
Nous savons cela, y compris les politiques, mais
nous ne faisons rien.
Pourquoi ? Cynisme ? Paralysie devant
l’ampleur de la tâche ?
Tout cela à la fois.
Nous savions qu’il y aurait en Europe, en France en particulier, des canicules assassines. On les a découvertes sans avoir rien fait pour en atténuer les conséquences. Nous savions que La Nouvelle-Orléans était menacée par des cyclones qui entraîneraient des montées des eaux, que les digues ne tiendraient pas... Nous savons tous ces choses.
Ce ne sont plus des alertes ou des angoisses métaphysiques de quelques-uns. La réalité de la catastrophe est désormais inscrite dans chaque discipline scientifique.
C’est
ancré, reconnu, discuté par les plus hautes instances politiques, mais c’est
tellement impensable, savoir n’est pas croire, que l’humanité dans son
ensemble, toutes populations et classes confondues, est saisie d’impuissance.
On se retrouve avec un gouffre sous les pieds : l’échec de nos systèmes de développement, de nos modes de vie, de nos certitudes devenues nos raisons de vivre. Tout cela s’effondre, et il faut changer de système. Et rapidement, car il n’y aura pas de solution miracle.
Alors, bien sûr, il y a des couardises, des lobbies, des jeux d’intérêt qui ne sont pas négligeables, mais le coeur de la question est dans cette paralysie de la volonté, cette atonie qui saisit l’humanité devant son propre échec.
Comment concevoir que l’espèce humaine soit menacée par son génie, par sa puissance ?
C’est un retournement culturel considérable...
Cela nous oblige en effet à remettre en cause cette valeur fondamentale qui est la base de notre civilisation depuis deux siècles, depuis les Lumières : la croyance en le « Progrès ». Le développement, la croissance, l’opulence...
C’est une formidable histoire que celle du progrès, qui a sorti l’humanité de sa caverne, du Moyen Âge, des obscurantismes. Mais, ces dernières années, il est devenu destructeur. On le voit au niveau de la crise écologique, mais aussi de la crise sociale, avec un système qui, plus il produit de richesses, plus il crée d’inégalités, de la précarité, des frustrations, des pathologies de l’âme humaine... Le progrès s’est retourné en contre-progrès comme les révolutions se retournent en contre-révolutions.
Pensez-vous que la distinction droite-gauche, en ce
domaine, n’est plus pertinente ?
Face à cet enjeu, en effet,
elle n’est plus pertinente.
La gauche, toutes tendances confondues, a toujours
privilégié l’idée qu’il suffisait de retourner la mécanique du progrès
richesses, croissance, développement, techniques afin que le plus grand
nombre en bénéficie. Elle ne divergeait que sur les moyens d’y parvenir :
réforme ou révolution. Or, aujourd’hui, c’est la mécanique qui pose problème.
La machine à produire toujours plus accumule du « toujours moins »,
que ce soit du point de vue écologique ou en matière sociale.
L’effondrement du mythe du progrès est d’autant plus
difficile à digérer pour les militants de gauche que ce sont eux qui se sont
toujours montrés les plus vigoureux acteurs du « progressisme ». Ils
se prennent cette fin de cycle historique en pleine poire, et cette forclusion
de l’espérance envers un monde en progrès continu les laisse désemparés, en pleine
désillusion. Difficile en effet d’abandonner ce qui fondait la croyance, de
« changer de logiciel ». Les voilà nous voici idéologiquement
orphelins.
Le rôle de la gauche
consistait à s’opposer à « l’ordre des choses », dieux, castes ou
classes, afin de favoriser le progrès humain. Elle y a souvent réussi.
Changement d’époque : la gauche est désormais complice de cet « ordre
des choses » et de son premier commandement, la croissance, au prétexte
que celle-ci diffuserait la richesse. Ce n’est plus vrai : la croissance
massacre le bien commun du vivant et creuse comme jamais les inégalités !
S’attaquer au « virus
libéral » sans s’en prendre d’abord au « virus de la
croissance », c’est se tromper d’adversaire principal.
Le libéralisme,
version ultra ou tempérée, n’est qu’un dégât collatéral du projet productiviste
d’illimitation. C’est la peste qui pose problème, pas les pestiférés.
L’immense changement d’époque dont nous sommes bien
obligés de prendre acte provoque une modification du clivage qui a modelé l’histoire
de ces deux derniers siècles en départageant la droite de la gauche. La
question prioritaire que la crise du vivant nous impose n’est plus de savoir
« comment répartir les richesses produites » mais de choisir
« quelles richesses nous devons produire ».
Pas « pour qui »
mais « pourquoi ».
Cela pose la question de
l’articulation entre la question environnementale et la question sociale...
Cela n’évacue en rien la question de l’équité et de la
répartition, mais celle-ci se pose dans un nouveau cadre, et c’est de celui-ci
qu’il faut d’abord prendre la mesure. Augmenter le pouvoir d’achat, peut-être,
mais pour en faire quoi ? Je vais être un peu caricatural, mais, si c’est
pour acheter des 4X4...
Il faut bien être conscient
que cette crise que nous vivons touche d’abord les plus pauvres.
S’attaquer à cette crise, c’est donc rester dans le camp des déshérités. Ce
sont les pauvres qui entretiennent le plus de rapports nécessaires avec les
équilibres naturels. La moitié de la population mondiale vit directement des
produits de la terre. Si la terre ne rend plus, ce sont les gens qui vivent
avec moins de deux euros par jour qui auront encore moins.
La cause est entendue : la cause du vivant est la
cause des plus pauvres.
Cela va ensemble. Je refuse ces proclamations de
salonnards sur le thème :
l’écologie, c’est un truc de riches. C’est
faux ! C’est un truc de pauvres !
Vous
évoquez dans le livre, "les limites de l'anticapitalisme libéral ".
Le
combat des mouvements antimondialistes ne
va-t-il pourtant pas dans ce sens ?
Le mouvement altermondialiste est traversé par ce débat,
heureusement. Mais globalement, ce courant et la gauche critique ont plus
tendance à chercher le bouc émissaire " qui explique tout ". Ce
fameux ultralibéralisme qui serait la cause à la fois des destructions du
vivant, de la crise sociale et des faillites de l'humain.
Je ne veux pas dire par là que la question du capitalisme
est anodine. Évidemment que la question se pose et que le capitalisme est le
principal allié de ce système productiviste. Mais il ne faut pas prendre les
effets pour la cause. La seule critique
du capitalisme est insuffisante.
Pour moi, le positionnement à gauche de la gauche est plutôt
une surenchère de la gauche classique : les uns demandent le Smic à 1 000, les
autres à 1 500...
Mais pour quoi faire ? Notre société est assez riche.
On a énormément de richesses
à partager. Partageons-les différemment, plus équitablement, et surtout avec
les pays du Sud. Essayons d'être heureux avec ce qu'on a et avec les relations
humaines qu'on peut tisser, plutôt que de s'engloutir dans cette masse de
productions qui ne nous rend pas heureux...
Que pensez-vous du mouvement des décroissants ?
Les objecteurs de conscience posent bien cette
problématique. J'observe d'ailleurs,
depuis plusieurs armées, un certain nombre de tentatives dans la société qui
manifestent une prise de conscience Ce sont parfois des révolutions minuscules
: changer sa façon de se déplacer, de se nourrir, de se loger, de consommer….
Des pratiques sociales sont en train de se modifier.
Je ne crois pas, en l'état
actuel des choses, à l'émergence d'un mouvement politique,
ou à la transformation miraculeuse de tel ou tel parti, y compris
les Verts, en porte-parole de l'analyse
que je tiens.
La solution naîtra
de pratiques sociales qui, peu à peu (c'est la vision optimiste, pas
forcément celle qui triomphera)
recouvriront les anciennes pratiques sociales.
De cette marée montante naîtra un mouvement politique naturel, ce que
j'appelle une social-écologie, qui remplacera la social-démocratie.
Aujourd'hui, la première façon de militer,
c'est de changer son comportement.
Notre destin est donc entre nos mains...
Il faut revenir à la responsabilité de l'individu.
Les théories déterministes, y compris les déterminismes
marxistes, voulaient nous mettre dans la tête que nous étions le produit des
systèmes économiques. Je ne le crois
pas, même si je reconnais évidemment qu’il existe des déterminismes
sociaux. Je crois à la responsabilité
fondamentale de l'individu.
PROPOS RECUEILLIS PAR MARIE-ÉDITH ALOUF
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